
Tu repousses la décision d’avoir un enfant parce que tu ne sais pas dans quel monde il grandira. Tu hésites à acheter une maison dans une région qui pourrait être touchée par les sécheresses. Tu changes de voie professionnelle parce que ton ancien métier te semblait contribuer à un système qui te pèse. Ou tu te réveilles certaines nuits avec une angoisse diffuse, pas pour toi, mais pour ce que le monde est en train de devenir. Et tu ne sais pas vraiment comment nommer ce que tu ressens.
Ce que tu vis a un nom. Ça s’appelle la solastalgie. Et c’est l’une des formes de souffrance psychologique les plus contemporaines et les moins accompagnées.
Qu’est-ce que la solastalgie ?
Le terme solastalgie a été inventé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht. Il vient du latin solacium, le réconfort, et du grec algos, la douleur. Comme l’explique la définition détaillée sur Wikipédia, la solastalgie désigne originellement la détresse émotionnelle causée par les changements négatifs dans son environnement naturel direct. La douleur de voir son paysage familier se transformer, se dégrader, disparaître.
Mais depuis, le concept s’est élargi pour englober une forme plus diffuse de souffrance : la détresse face à la dégradation de l’environnement à l’échelle planétaire. Le sentiment de perte pour un monde qui change de façon irréversible. L’anxiété pour l’avenir d’une planète dont on perçoit la fragilité croissante.
La solastalgie est différente de l’éco-anxiété, même si les deux sont liées. L’éco-anxiété est tournée vers le futur, vers ce qui pourrait arriver. La solastalgie est une forme de deuil pour ce qui est déjà en train de se perdre.
Éco-anxiété et solastalgie : des phénomènes reconnus
L’éco-anxiété et la solastalgie sont désormais reconnues par la communauté scientifique et médicale comme des réponses psychologiques légitimes à une réalité objectivement préoccupante. L’American Psychological Association a publié dès 2017 un rapport sur les impacts psychologiques du changement climatique. En France, des chercheurs et des thérapeutes documentent et accompagnent ces nouvelles formes de souffrance psychologique liées à la crise écologique.
Ce ne sont pas des pathologies. Ce sont des réponses émotionnelles saines à une situation qui ne l’est pas. Les ressentir ne signifie pas qu’on est fragile ou qu’on exagère. Ça signifie qu’on est attentif à ce qui se passe vraiment dans le monde.
Comment la solastalgie paralyse les choix de vie
La question de l’enfant
C’est l’une des manifestations les plus douloureuses de la solastalgie contemporaine. Faire ou ne pas faire un enfant dans un monde en crise écologique. Une étude publiée en 2020 a montré que 39% des Américains entre 18 et 29 ans citent le changement climatique comme une raison de reconsidérer leur désir d’avoir des enfants. En France, ce questionnement est tout aussi présent, même si moins formellement documenté.
Ce n’est pas une question irrationnelle. C’est une question profondément éthique, existentielle, et douloureuse pour ceux qui la portent. Particulièrement quand le désir d’enfant est là, fort, mais que l’angoisse pour l’avenir est tout aussi forte.
Les grands investissements remis en question
Acheter une maison dans une région côtière ou méditerranéenne qui pourrait être touchée par la montée des eaux ou les sécheresses. Investir dans un projet à long terme dans un futur qui semble incertain. Ces décisions de vie majeures, qui impliquent une projection vers un avenir stable, deviennent particulièrement difficiles quand l’avenir lui-même semble instable.
Les choix professionnels
Quitter un secteur perçu comme polluant ou contraire à ses valeurs. Choisir une voie professionnelle en fonction de son utilité dans un monde qui change. Ces reconversions motivées par l’écologie peuvent être des choix positifs et alignés, mais elles peuvent aussi être des décisions difficiles, faites sous l’impulsion d’une anxiété profonde plutôt que d’un choix véritablement libre.
Le rapport aux plaisirs ordinaires
Prendre l’avion pour des vacances. Manger de la viande. Acheter des produits neufs. Ces plaisirs ordinaires teintés de culpabilité écologique créent une forme de souffrance diffuse dans la vie quotidienne. La solastalgie s’infiltre dans les petits moments de la vie, pas seulement dans les grandes décisions.
Les émotions de la solastalgie
Le deuil
Un deuil pour un monde qu’on aimait et qui se transforme. Pour des espèces disparues. Pour des paysages altérés. Pour un futur imaginé qui semble de moins en moins possible. Ce deuil écologique, souvent nommé deuil vert, est réel et mérite d’être reconnu comme tel. Il ne peut pas être traversé si on ne le nomme pas.
L’impuissance
Le sentiment d’être face à quelque chose de trop grand, de trop systémique, pour que les actions individuelles puissent vraiment changer quoi que ce soit. Cette impuissance face à l’ampleur de la crise est l’une des émotions les plus paralysantes de la solastalgie. Elle peut mener à un repli, à une résignation, ou au contraire à un activisme épuisant.
La colère
Contre les décideurs politiques et économiques qui semblent ne pas prendre la mesure de l’urgence. Contre les générations précédentes. Contre un système qui continue comme si de rien n’était. Cette colère écologique est légitime. Mais quand elle est chronique et sans débouché, elle épuise.
La solitude
Ne pas être compris par son entourage. Être perçu comme anxieux, catastrophiste, ou militant excessif. Cette solitude de ceux qui voient et qui souffrent de ce qu’ils voient est particulièrement douloureuse. Elle peut créer une distance dans les relations, particulièrement dans le couple quand les deux partenaires ne partagent pas la même sensibilité écologique.
La culpabilité
Se sentir coupable de ne pas faire assez. Ou de continuer à vivre normalement dans un système qu’on sait problématique. Cette culpabilité écologique chronique est épuisante et souvent contre-productive. Elle use sans construire.
Comment traverser la solastalgie sans se perdre
Nommer ce qu’on vit
La première étape, toujours, est de nommer. Reconnaître que ce qu’on ressent a un nom, une légitimité, une réalité psychologique documentée. Ce n’est pas de l’exagération. Ce n’est pas de la faiblesse. C’est une réponse émotionnelle cohérente à une réalité difficile.
Faire le deuil de ce qui est perdu
Accepter que certaines choses sont déjà perdues ou en train de l’être. Ce deuil écologique ne signifie pas la résignation. Il signifie l’intégration honnête de la réalité, qui est la condition pour agir de façon plus juste et plus durable.
Distinguer ce qu’on contrôle de ce qu’on ne contrôle pas
L’une des sources les plus importantes de souffrance dans la solastalgie est la confrontation permanente avec ce qu’on ne peut pas contrôler. Apprendre à distinguer clairement ce qui est dans son pouvoir d’action de ce qui ne l’est pas permet de concentrer son énergie là où elle peut avoir un effet réel, et d’accepter avec plus de sérénité ce qui ne peut pas être changé par soi seul.
Notre article sur comment accepter ce qu’on ne peut pas changer peut t’aider à traverser cette dimension particulièrement difficile.
Trouver sa juste place dans l’action
Ni l’inaction résignée ni l’activisme épuisant. Trouver sa juste place dans l’action écologique, celle qui correspond à ses ressources, à ses valeurs, à ses capacités. Cette action juste et durable nourrit plutôt qu’elle n’épuise. Elle donne un sentiment de contribution sans créer de burn-out.
Chercher une communauté
Trouver des personnes qui partagent cette sensibilité et cette conscience. Des groupes de parole sur l’éco-anxiété existent. Des communautés en ligne et locales rassemblent des personnes qui vivent la même expérience. Cette connexion avec des pairs réduit la solitude et offre un espace pour traverser ensemble ce qui est difficile à porter seul.
Prendre soin de son rapport à la nature
Paradoxalement, le remède à la solastalgie passe souvent par plus de contact avec la nature, pas moins. Des études montrent que le temps passé dans des environnements naturels réduit l’anxiété et restaure un sentiment de connexion et de sens. Se reconnecter à la nature, même imparfaite, même fragilisée, peut nourrir une forme d’espoir et de présence qui manque quand on ne regarde le monde qu’à travers les données et les catastrophes.
Chercher un accompagnement professionnel
Quand la solastalgie génère une souffrance significative, une paralysie dans les choix de vie, une anxiété chronique, un deuil qui ne passe pas, un accompagnement professionnel peut être précieux. Des thérapeutes formés à l’éco-anxiété et à la solastalgie existent et peuvent offrir un espace pour traverser ces émotions difficiles.
Si tu te demandes quel type d’accompagnement professionnel serait le plus adapté, notre article sur comment choisir le bon thérapeute peut t’aider à trouver le professionnel qui correspond à ta situation.
La solastalgie n’est pas une condamnation
Ressentir de la solastalgie dit quelque chose d’important sur soi. Ça dit qu’on est connecté au monde, qu’on est capable d’empathie pour ce qui dépasse sa propre vie, qu’on se soucie de l’avenir. Ce sont des qualités précieuses dans un monde qui en a besoin.
Le défi n’est pas d’éteindre cette sensibilité. C’est d’apprendre à la porter sans qu’elle devienne paralysante. De la transformer en une présence plus consciente, en des choix plus alignés, en une action plus juste. Sans se perdre dans la culpabilité, sans s’épuiser dans l’activisme, sans se noyer dans le deuil.
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